« Laisse les casseroles à Denise » : Le Tacle Cinglant de Gilbert Montagné Contre Sheila et Ringo Qui Réfute le Mythe des Années Yéyé
L’univers feutré des plateaux de télévision, en particulier ceux dédiés à la mémoire collective et à la culture populaire comme Les enfants de la télé, est censé être un lieu de célébration. On y exhume les archives, on y honore les légendes et on se délecte de la douce nostalgie des tubes d’antan. C’était sans compter sur la présence et la franchise légendaire de Gilbert Montagné. Le chanteur, connu pour son énergie débordante et son répertoire solaire, était l’invité de Laurent Ruquier, prêt à se prêter au jeu des extraits musicaux et des souvenirs télévisuels. Pourtant, ce qui devait être un moment de convivialité s’est transformé en un instant de « sacrilège » musical, un coup de boutoir inattendu qui a visé de plein fouet l’un des couples et des titres les plus emblématiques des années 70 : Sheila et Ringo avec leur incontournable « Laisse les gondoles à Venise ».
L’incident, capturé par les caméras et les micros, n’a duré que quelques secondes, mais il a révélé, avec une clarté désarmante, la fine ligne entre l’admiration respectueuse et l’exaspération viscérale que peuvent susciter certains monuments de la chanson française. Le « tacle » de Gilbert Montagné n’est pas seulement un bon mot, c’est une analyse culturelle involontaire sur la postérité et la réception parfois douloureuse des titres qui ont marqué l’inconscient collectif.
Le Jugement sans Appel sur le Plateau

La séquence a débuté comme d’habitude. Laurent Ruquier, maestro de l’émission, lance un extrait d’un tube ancien. Les premières notes reconnaissables des « Gondoles à Venise » de Sheila et Ringo emplissent le plateau. Ce duo, sorti en 1973, est synonyme d’une époque : celle du mariage ultra-médiatisé entre deux stars au sommet de leur gloire, et d’une chanson d’amour à la douceur sirupeuse et aux orchestrations typiques du début des années 70.
La réaction de Gilbert Montagné a été immédiate, incontrôlée, et surtout physique. Alors que le tube résonnait, l’artiste, sans dire un mot, s’est mis à mimer une action que la retranscription audiovisuelle qualifie par une expression ambiguë – « il fait l’amour » – immédiatement suivie par un aboiement guttural et un rire déchaîné [00:14]. Ce geste, théâtral et outrancier, était un rejet brut, une façon de signifier qu’il était incapable d’écouter la chanson sans une réaction d’exaspération profonde. L’imitation d’un aboiement, sorte de cri de dégoût musical, a provoqué l’hilarité générale sur le plateau, mais a laissé Laurent Ruquier « intrigué ».
C’est cette réaction instinctive et non filtrée qui est la plus révélatrice. Chez Montagné, il n’y a pas eu de réflexion polie, pas de diplomatie de circonstance. Il y a eu une aversion qui a dicté une performance comique et irrévérencieuse. C’est l’essence même de l’honnêteté, poussée à son paroxysme de l’irrespect affectueux.
Le « Casserole » et la Pique Assassine
Interpellé par Ruquier, qui lui demande pourquoi il n’aimait pas le titre, Montagné a d’abord tenté une pirouette de politesse, conscient d’avoir touché à une icône nationale : « Ce n’est pas gentil ce que j’ai dit parce que moi j’adore Sheila et tout ça » [00:27]. Mais le mal était fait, et l’honnêteté a rapidement repris le dessus sur la bienséance. Il a achevé son explication par un aveu simple : « Mais bon, ça m’énervait un peu, quoi. Voilà » [00:34].
Puis, vint le clou du spectacle : le jeu de mots qui restera dans les annales des Enfants de la télé. En déformant légèrement le titre original, il a lancé : « Laisse les casseroles à Denise » [00:37].
Cette seule phrase est un condensé de critique musicale acerbe et d’humour potache. Substituer « gondoles à Venise » par « casseroles à Denise » est un acte de dévaluation radicale. Le terme de « casserole » en jargon populaire désigne en effet un titre musical de mauvaise qualité, une chanson que l’on traîne comme un fardeau, souvent synonyme de ringardise ou de mélodie simpliste. En un seul bon mot, Montagné a fait basculer un tube culte dans la catégorie des chansons qu’il vaut mieux laisser derrière soi, de préférence à une hypothétique Denise. L’ilarité que cela a provoquée sur le plateau confirme que, derrière l’hymne romantique, se cachait pour beaucoup, y compris un pair de la chanson, une certaine lassitude, voire un agacement artistique.
Le Poids d’un Culte et l’Irrévérence du Temps
Pour comprendre la portée de ce « tacle », il faut se replonger dans le contexte historique de « Laisse les gondoles à Venise ». Sorti en 1973, le titre fut un phénomène de société. Il ne s’agissait pas seulement d’une chanson ; c’était la bande-son d’un conte de fées médiatique. Sheila et Ringo étaient le couple glamour par excellence. Leur mariage, célébré sous les projecteurs, et leur collaboration musicale, scellaient leur statut d’idoles.
La chanson elle-même a été un succès commercial massif, s’écoulant à plus de 600 000 exemplaires en France et se classant numéro un des ventes [00:49]. Ce n’était pas un succès éphémère, mais un pilier de la variété française des années 70, un hymne à la romance légère, dont la mélodie entêtante et l’instrumentation « easy listening » ont résonné dans tous les foyers.
C’est précisément cette omniprésence et cette nature de « tube ultra-lisse » qui expliquent l’exaspération de Montagné. La postérité est parfois cruelle avec les grands succès commerciaux. Ce qui était novateur ou joyeux à l’époque peut devenir kitsch ou irritant avec le temps. Pour un artiste comme Gilbert Montagné, dont le répertoire, bien que populaire, s’ancre souvent dans une tradition musicale plus orientée vers le soul ou le funk — son hit planétaire « Sous les Sunlights des Tropiques » a une texture et une énergie bien différentes — l’esthétique sucrée et répétitive du yéyé tardif peut être perçue comme un manque de profondeur ou une mièvrerie insupportable.
Le tacle de Montagné est donc double : il est un clin d’œil ironique à une certaine fatigue que la chanson a pu générer à force d’être diffusée, et il est aussi une affirmation de sa propre identité musicale. En démolissant gentiment le tube de Sheila, il se positionne, même inconsciemment, comme représentant d’une autre école de la musique populaire.

L’Éternelle Joute des Légendes
Ce petit moment télévisuel est également révélateur de la dynamique entre artistes. Les icônes de la chanson française forment une grande famille, souvent traversée par des rivalités sous-jacentes. Montagné, malgré son affirmation d’adorer Sheila, a permis à une vérité crue d’éclater : les collègues peuvent avoir un regard critique, voire caustique, sur le travail de leurs pairs, même pour des titres devenus intouchables.
Dans le contexte des plateaux de Laurent Ruquier, où l’humour est souvent piquant et où les invités sont encouragés à se livrer, le geste de Montagné a parfaitement fonctionné. Il a créé un moment de télévision mémorable, qui nourrit la légende et le débat. Est-ce que « Laisse les gondoles à Venise » est réellement une « casserole » ? La question, posée par l’irrévérence de Montagné, est désormais légitime.
Le public, divisé entre l’affection nostalgique pour le tube et l’hilarité face à la punchline, se retrouve face à un choix. On peut aimer la chanson tout en reconnaissant l’efficacité comique du jugement. Ce genre de moment médiatique permet de déclassifier les œuvres, de les sortir du musée de la nostalgie pour les soumettre à un jugement plus contemporain, plus critique, et surtout plus décomplexé.
En fin de compte, la pique de Gilbert Montagné n’a pas entamé le statut culte de Sheila. Mais elle a offert une porte d’entrée inattendue sur la subjectivité du goût musical. Elle a montré qu’un tube, même vendu à 600 000 exemplaires et classé numéro un, ne fait pas l’unanimité, et que même les légendes ont leurs bêtes noires musicales.
L’épisode des Enfants de la télé est un rappel amusant que le temps ne respecte rien, pas même les icônes de la variété. Grâce à l’irrévérence de Gilbert Montagné, « Laisse les gondoles à Venise » portera désormais, pour beaucoup, la double étiquette de tube culte… et de « casserole à Denise », un jeu de mots qui continue de résonner, bien au-delà de sa courte diffusion télévisée, comme l’écho d’une vérité que personne n’osait prononcer tout haut.